BENCHICOU, une plume libre privée de Liberté

Publié le par Maître Hannoun


« Ce voleur qui, dans la nuit, rase les murs pour rentrer chez lui, c’est lui. Ce père qui recommande à ses enfants de ne pas dire dehors le méchant métier qu’il fait, c’est lui. Ce mauvais citoyen qui traîne au palais de justice en attendant de passer devant le juge, c’est lui. Cet individu pris dans une rafle d’un quartier et qu’un coup de crosse propulse au fond d’un camion, c’est lui […] C’est lui qu’on menace dans le secret d’un cabinet officiel, le témoin qui doit ravaler ce qu’il sait, le témoin nu et désemparé. Cet homme qui fait le vœu de ne pas mourir égorgé, c’est lui. Ce cadavre sur lequel on recoud une tête décapitée, c’est lui. C’est lui qui ne sait rien faire de ses mains, rien d’autre que ses petits écrits. Lui, qui espère contre tout, parce que, n’est-ce pas, les roses poussent bien sur les tas de fumier. Lui qui est tout cela, et qui est seulement journaliste. »

Ce billet, intitulé « ce voleur qui… » a été publié par le journal francophone algérien « Le Matin », le 04 décembre 1994. Son auteur, c’est Saïd Mekbel, billettiste dans ce journal, au talent connu et reconnu. Un démocrate impénitent opposé aux dictatures des militaires et des islamistes algériens. Son histoire se confond avec la descente aux enfers de l’Algérie aux débuts des années 90. Deux balles avaient mis fin à sa vie. C’était justement, ironie de l’histoire, le 04 décembre 1994. Le jour même de la publication de son célèbre billet, il a été envoyé ad padres par des mains assassines ... toujours pas identifiées.

[…Pour les années passées avec Saïd Mekbel … pour les martyrs de la profession à qui nos plumes doivent d'avoir survécu au doute, pour la mémoire des enfants scouts de Mostaganem souillée par vos dobermans…pour toutes les montagnes de mon pays… qassaman (nous jurons), nous ne nous tairons pas. Comment pouvez-vous prétendre à la paix des plumes quand le poète, à l'âge du renoncement, se nourrit toujours des douloureuses espérances de son peuple pour clamer vos désespoirs ? Nous ne nous tairons pas…pour le fils du pauvre que nous fûmes avant que Mouloud Feraoun ne fasse notre portrait, pour la galette solitaire qui nous tint souvent de repas l'année de la gale… pour les gavroches de Kabylie vous condamnant à l'infamie pour la postérité… nous ne nous tairons pas… demandez qu'ils se taisent à ces fils d'une Algérie à gagner, ils vous toiseront du haut de leur fierté. Alors, si la défaillance venait à nous surprendre, nous leur aurions déjà confié nos plumes à tous ces fils qui, pour vous avoir regardé violer leur mère patrie, jurent que nul ventre de cette terre ne sera assez grand pour vous protéger de leur colère. Vous avez perdu… »

 Cet extrait est tiré d’une chronique publiée par le journal « Le Matin ». Son auteur, c’est Mohamed BENCHICOU. C’est le directeur de ce journal. Depuis le 14 juin 2004, il est en prison. Pour deux ans. 

Décembre 1994, juin 2004. Une décennie ! Deux dates symboliques de l’évolution à reculant de l’Algérie. Deux dates qui portent en elles mêmes les germes de la déchéance politique. L’assassinat d’un responsable du « Le Matin »  et la condamnation d’un autre responsable. La détention comme l’assassinat sont deux facettes d’une même mort. La mort de la Liberté ! La liberté en tant que droit : le droit à la vie et le droit à l’expression.

Avec l’ouverture politique de 1990, Said Mekbel et Mohamed Benchicou croyaient en un avenir radieux pour l’Algérie. Ils pensaient saisir une opportunité historique qui devait permettre aux Algériens de choisir librement leur information et leur support. Cette opportunité était inhérente au fait que l’Algérie, après les sanglantes émeutes d’octobre 1988, commençait à s’ouvrir politiquement aux pluralismes politique, culturel et médiatique. C’était une aubaine pour se lancer dans une aventure intellectuelle qui allait leur réserver des surprises de taille. Ce vent de libéralisme politique qui soufflait sur le pays a permis la création de plusieurs partis politiques. Grâce aussi à la loi sur l’information, qui brisait de fait le monopole de l’Etat sur la presse écrite, les journalistes avaient enfin l’autorisation de lancer leurs journaux. C’était une occasion de sortir du joug du parti unique, de la désinformation systématique et de la propagande hideuse. Benchicou et Mekbel commencèrent par reprendre le vieux « Alger Républicain », le journal anti-colonialiste d’Henri ALLEG. Confrontés à certaines pesanteurs politiques, ils le quittèrent et lancèrent, en 1991, le quotidien « Le Matin ». Leur choix éditorial était clair : un journal au service de l’Algérie moderne, démocratique et citoyenne. Sa devise était : « Le devoir de vérité ». Ce « devoir de vérité » et le courage du collectif des journalistes et des choix assumés, contre le pouvoir des militaires et contre l’islamisme politique coïncideront avec le début du terrorisme islamiste. Le journal allait payer un lourd tribut : des journalistes assassinés, à commencer par MEKBEL, et d’autres poussés dans la clandestinité ou l’exil. La logique de l’OAS en 1962 venait d’être revisitée et remise au goût de l’idéologie islamiste : « la valise ou le cercueil ».

Son compagnon de lutte assassiné, Mekbel en l’occurrence, Mohamed Benchicou allait assumer, avec d’autres journalistes, malgré les assassinats qui se poursuivaient à un rythme effréné, la responsabilité de faire paraître le journal « Le Matin » avec tous les risques qu’il encourait, compte tenu de son engagement contre le terrorisme islamiste. Les menaces, les pressions, la clandestinité seront son lot quotidien. Pourtant, il ne courbera point l’échine. Il continuera à rester fidèle à la ligne originelle du journal, une ligne forgée dans le sang des journalistes assassinés, Mekbel et autres.

L’engagement de Mohamed  Benchicou contre le terrorisme islamiste ne lui fera pas oublier la lourde responsabilité du pouvoir algérien quant à la dégénérescence de la situation politico-sécuritaire. Il mettra en évidence dans tous ses articles, reportages et chroniques le jeu double des dirigeants, politiques et militaires, qui tentent d’étouffer les résistances populaires, en continuant à faire le jeu des islamistes. Du dialogue avec les responsables militaires et politiques des groupes armés islamistes à la répression des actions des forces démocratiques, le jeu était d’une évidence criarde : le pouvoir algérien avait besoin de gagner du temps afin de neutraliser toutes les forces d’opposition à son idéologie uniciste. Il a tenté de se redéployer en marchant sur les cadavres des milliers de personnes qui devenaient les victimes expiatoires d’une idéologie fasciste et d’une politique rampante de pérennité au pouvoir.

Benchicou mettra le poids de son journal et de sa plume dans l’escarcelle de toutes les forces vives qui, tout en continuant à résister aux hordes des terroristes islamistes, ne cessaient de porter et de crier haut et fort l’indispensable démocratisation de l’Algérie. Une démocratie qui passait inéluctablement par la lutte contre le terrorisme islamiste, malgré la cécité politique de la communauté internationale à ce moment là, mais aussi par l’endiguement de l’idéologie islamiste qui est sa sève nourricière. Les colonnes de son journal seront les tribunes ouvertes pour tous ceux qui portent en eux le projet d’une société moderne, laïque, égalitaire, sociale et respectueuse des diversités culturelles et linguistiques de l’Algérie. Il dénoncera les choix économiques qui sont faits par les « décideurs » au détriment de toute la rationalité et des attentes et intérêts du peuple. C’était un choix contestataire et politique qui fera secouer le glaive des suspensions arbitraires et de l’imprimatur. Benchicou, en se dérobant aux balles des islamistes, ceux-là qui ont juré de l’assassiner pour l’exemple, comme l’était l’exemple MEKBEL, parce qu’il est « communiste, laïque, à la solde du sionisme et ennemi de dieu », se retrouvera entre les rets du pouvoir algérien. Un pouvoir qui tolère un pluralisme de façade, mais qui réagit dès que ses référents idéologiques sont réellement remis en cause. Et les suspensions de son journal se suivent et se ressemblent. Les procès seront le lot quotidien de Benchicou et de son journal. De 1994 à 2004, cette décennie sombre et macabre, il passera plus de temps dans les couloirs des tribunaux que dans les rédactions. Dès qu’une information remettant en cause les dignitaires du pouvoir était publiée par « Le Matin », les plaintes pour diffamation pleuvaient. Il fallait bien que le glaive et la balance servent d’oukase pour ramener dans le giron de la compromission celui qui a pris sur lui de défendre le « droit de vérité ». C’était peine perdue, car la conviction et la plume de Benchicou se nourrissent des sacrifices du peuple et de son désir d’être libre.

Benchicou sera une des cibles privilégiées du pouvoir algérien, car sa renommée internationale et son journal devenaient une vitrine par laquelle sont dévoilées les politiques iniques et hideuses de ceux-là qui égrugent les espérances des Algériens. En dénonçant la corruption et la compromission des hauts dirigeants du pays, en donnant la parole à toutes les victimes de l’arbitraire d’Etat, en démasquant ceux qui se cachent sous la fallacieuse couverture démocratique, Benchicou devenait l’ennemi à abattre. Cette conclusion/sentence se confirmera avec l’arrivée du président Bouteflika au pouvoir. Celui-ci, imposé par les généraux qui dirigent le pays d’une main de fer lors d’une élection burlesque en 1999, ne pardonnera jamais à Benchicou de s’être ab initio investi contre son arrivée au pouvoir. Durant tout son premier mandat, de 1999 jusqu’à 2004, Bouteflika mettra en place une stratégie d’étouffement de la presse indépendant, en général, et du «Le Matin », en particulier. Mais c’est que les militaires, qui sous le couvercle de la lutte antiterroriste, avaient fixé comme priorité au président de « faire la paix » avec les islamistes et, surtout, de mettre hors d’état de nuire cette presse qui continuellement lui ramène à la face sa gabegie, ses choix dictatoriaux et le détournement de la manne pétrolière. Bouteflika s’y attellera avec un zèle inouï. C’est une occasion, pour lui, de reprendre sa revanche sur les hommes qui l’avaient écarté du pouvoir en 1978 et sur toutes ces forces démocratiques qui dénoncèrent son arrivée au pouvoir, à commencer par Benchicou qui s’est lancé dans une campagne contre la politique de « concorde civile » et la « grâce amnistiante » par le biais desquelles Bouteflika amnistia plus de six mille (6000) terroristes islamistes reconnus coupables de crimes de sang, assassinats, viols, tortures, etc. Benchicou qui s’est mis du côté des victimes du terrorisme islamiste ne cessa point de revendiquer que justice soit faite et qu’il soit mis fin à cette politique d’impunité. Ce fut peine perdue, puisque le président maintiendra sa politique et en fera un axe central de sa gouvernance. En parallèle, la machine judiciaire sera lancée, comme un rouleau compresseur contre Benchicou et son journal. Les plaintes, les interpellations, les interrogatoires, les intimidations, les menaces, les tribunaux, les condamnations seront le socle d’une politique répressive qui s’annonçait à grande échelle comme stratégie implacable.

De la politique de la terre brûlée et nihiliste des terroristes islamistes, la transition vers la répression politique se fera d’une façon violente pour les démocrates. Benchicou et son journal assisteront, malgré eux, la mémoire saignée, à la normalisation de la société et de toutes les forces de progrès. Ils seront les témoins privilégiés, à partir d’avril 2001, d’un virage dangereux qui sera pris par le pouvoir de Bouteflika. Celui-ci sera le responsable politique et moral de l’assassinat de 123 jeunes en Kabylie lors des événements du « printemps noir ». Ces jeunes qui revendiquaient que justice soit faite après l’assassinat d’un jeune kabyle par un gendarme, seront confrontés à la force de feu des kalachnikovs des forces de la gendarmerie. Les gendarmes qui posaient le genou à terre pour viser les cranes juvéniles avec des balles explosives sèmeront la terreur, la mort et la désolation dans toute la Kabylie, cette région qui est le bastion des luttes démocratiques et identitaires pour la reconnaissance de la langue berbère. C’était la réponse sanglante du président à des revendications citoyennes. Benchicou ouvrira les colonnes de son journal pour dénoncer la répression qui s’est abattue sur cette région fière, rebelle et digne. Toutes les atteintes aux droits humains seront rapportées et dénoncées avec force. Il fallait que le monde entier sache que ce président qui se présente sous les oripeaux de la démocratie tire sur ses citoyens. Il fallait que les forces politiques internationales se rendent à l’évidence que l’Algérie, après avoir payé un lourd tribut à son émancipation de la dictature et du terrorisme islamiste, était en train de sombrer dans les griffes d’une autre dictature, plus sanglante, mais sournoise : la dictature Bouteflika.

Malgré toutes les menaces qui pesaient sur sa propre personne, sur sa famille et sur son journal, surtout après les amendements apportés par le gouvernement en juin 2001 au code pénal renforçant jusqu’au double les peines de prison contre les journalistes coupable « d’outrage au président » avec l’auto saisine du parquet donc sans plainte préalable de la « victime présidentielle » pour les poursuites, Benchicou était toujours motivé par ses convictions et par le serment fait à tous les amis assassinés par des terroristes islamistes qui sont devenus les «amis de monsieur le Président ». C’est ainsi qu’il ouvrit son journal au Mouvement Citoyen de Kabylie qui, durant trois ans, mena la contestation contre la répression politique et policière du pouvoir algérien. Il se fera aussi le porte-voix de la vérité, surtout celle qui sort des bouches de ceux qu’affamaient et bâillonnaient les politiques bouteflikiennes. C’est dans ce sens aussi que les jeunes des Aurès, torturés par les mêmes forces de gendarmerie, en juin 2004, trouveront une place privilégiée dans les colonnes du « Le Matin ». Ils y dénonceront la torture, la corruption, les menaces, les procès inéquitables où leurs droits sont bafoués, la dépendance de la justice du pouvoir exécutif, une justice qui les condamnera sans retenue, eux les victimes qui ont subi dans leur corps et leurs âmes les affres d’une répression sauvage et sans retenue. Le Matin et Benchicou sauront leur redonner espoir. Leur voix sera entendue. Nous les avocats nous interviendrons pour éclairer l’opinion nationale et internationale quant au caractère inique et inéquitable des procédures judiciaires. Comme en Kabylie, le monde entier saura que Bouteflika est un maillon d’un pouvoir assassin dont la stratégie est la torture des victimes innocentes qui revendique la consécration de la justice et la fin de l’impunité.  

Benchicou qui a compris le fonctionnement de ce système, conscient que le point faible du pouvoir de Bouteflika réside dans son image de marque à l’étranger, axera son travail sur la dénonciation de cette vitrine démocratique qui est utilisée pour berner les partenaires de l’Algérie. Il s’attellera à publier des enquêtes et des reportages mettant à nu les exactions de la caste qui dirige l’Algérie. Tout passe : les détournements de deniers publics, les prises illégales d’intérêts, le délit d’initiés, les passes-droits, les intimidations, les menaces, la corruption, la manipulation de la justice, la torture ; cette machine, qui avait comme objectif la réélection de Bouteflika pour un second mandat, sera dénoncée sans ambages par Benchicou qui tentera de s’y opposer conscient qu’il est du danger d’une telle perspective sur l’avenir démocratique de l’Algérie. Et la répression ne tarda pas à frapper : suspension du journal, des dizaines de plaintes contre des journalistes et Benchicou. Celui-ci sera interpellé à l’aéroport d’Alger le 23 août 2003 à son retour de France. La police ayant reçu l’ordre de l’arrêter le gardera un moment, le temps de photocopier illégalement ses documents, à commencer par ses bons de caisse qui lui seront restitués. Il sera remis en liberté sans qu’une quelconque procédure ne soit engagée et concrétisée par la rédaction d’un Procès Verbal de constatation d’une infraction. Depuis, c’est la grande cabale: dépôt de plainte du ministère des finances pour « infraction à la loi régissant le contrôle des changes et les mouvements de capitaux », mise sous contrôle judiciaire, interdiction de sortie du territoire national avec confiscation de son passeport, redressement fiscal faramineux et imaginaire, gel des comptes bancaires, vente des locaux administratif du journal « Le Matin » et sa suspension depuis le 24 juillet dernier. Cette offensive du pouvoir algérien s’est faite au mépris des lois et autres engagements internationaux de l’Algérie. L’objectif était bien identifié : faire taire la l’intarissable source d’opposition à la politique hégémoniste de Bouteflika que sont Benchicou et son journal. Avant la suspension du journal, Benchicou dans une chronique intitulée « Honte à vous monsieur Bouteflika » écrivait : « À partir de lundi, Le Matin pourrait ne plus être dans les kiosques pour avoir choisi d'être aux côtés de ceux qui ont fait obstacle au bradage des richesses du pays et à l'abdication de l'Algérie devant l'islamisme… Le Matin sera suspendu dès lundi pour avoir dévoilé le vrai visage de l'équipe de Bouteflika, ramassis de mercenaires et de tortionnaires … En suspendant dès demain les journaux qui ont commis le délit de révéler ses intrigues, le Président coopté assène une insulte de plus au peuple algérien. Honte à vous, Monsieur Bouteflika, de profiter ainsi de votre situation de Président coopté pour narguer un peuple fier et qui ne vous a jamais élu. Honte à vous, Monsieur Bouteflika …les journaux qui seront suspendus ne le seront par pour n'avoir pas payé leurs factures, mais pour avoir écrit … A partir de lundi, Le Matin ne sera plus dans les kiosques pour avoir choisi d'être parmi ceux qui, travailleurs, résistants antiterroristes, citoyens révoltés en Kabylie et ailleurs, femmes, cadres, chefs d'entreprise … Nous serons suspendus pour avoir dit la vérité à nos lecteurs et nous ne le regrettons pas. Que Bouteflika le sache dès maintenant : à notre retour dans les kiosques nous continuerons à dévoiler leurs intrigues. Ils ne nous intimident pas … Le Matin est fier d'avoir accompagné un mouvement de résistance nationale, un moment de réappropriation populaire du droit à la dignité. Le Matin est fier d'avoir dit non aux islamistes quand le Pouvoir se courbait devant Ali Benhadj, d'avoir défendu les résistants antiterroristes ... Le Matin est fier d'avoir été aux côtés des travailleurs, de ces forces populaires qui ont déjoué les plans de pillage de l'Algérie. Oui, Le Matin a été et restera le compagnon des citoyens de Kabylie en lutte contre l'indignité. Le Matin revendique sa place au sein de l'Algérie rebelle. Il s'en est enrichi… Qu'avons-nous d'autre à nous dire ? Honte à vous, monsieur Bouteflika ! »  

Dans la logique de son engagement politico journalistique, cette chronique sera le prélude à  la publication d’un livre « véhément et sans concession » qui fera sensation. Benchicou, dans « Bouteflika : une imposture algérienne », donnera l’estocade, à visage découvert, à un président qui est peint sous les traits de « l’enfant adultérin d’un système grabataire et d’une démocratie violée ». Bouteflika sera alors dévoilé sous son véritable visage : un conspirateur, usurpateur de titres et de fonctions et dont l’avidité et la soif de pouvoir sont ses maîtres pensées et ses hauts faits d’arme. Pour Bouteflika, ce livre sera un acte de bravoure de trop. Un acte citoyen que la répression doit taire, doit extirper de la conscience nationale. « Bouteflika : une imposture algérienne » sera interdit de parution par le simple fait du prince. A aucun instant la justice ne s’est prononcée pour son interdiction ; elle n’en a jamais été saisie. Bouteflika n’en a cure, les formes suivront un jour. La vente se fera en cachette sous la traque des policiers. Des milliers d’exemplaires seront vendus, en Algérie, en France. L’internet permettra aux autres citoyens de s’intéresser aux facettes cachées d’un président coopté. Il sera le pamphlet qui décidera du sort et de l’avenir de Benchicou. Un mois après sa parution clandestine en Algérie, quelques semaines après la mascarade électorale de la présidentielle d’avril 2004 ayant reconduit sans surprises Bouteflika dans son règne, le procès de Benchicou est fixé pour 31 mai puis renvoyé au 14 juin 2004 au tribunal de première instance de El-Harrach, dans la banlieue d’Alger. Quelques jours avant, le ministre de l’intérieur lors d’une conférence de presse publique déclara : « Benchicou va me le payer… », une menace qui trouvera du répondant chez son chef de gouvernement pour qui « Benchicou a rendez vous avec la justice… » ; contrairement à eux, le directeur général des douanes, institution compétente pour la constatation des infraction des changes, compte tenu des vices de forme et autres nullités, il s’est totalement démarqué de la procédure engagée contre Benchicou, en la dénonçant formellement, par lettre en date du 25 août 2003. Pour illustrer La velléité de Bouteflika de tout normaliser dictatorialement, un chef d’accusation : « infraction à la loi régissant le contrôle des changes et les mouvements de capitaux ». Par ce subterfuge, des années d’espérance seront bâillonnées.

Le procès a lieu. Benchicou a été condamné à deux (02) ans fermes avec trois milliards de dinars d’amende en sus d’un mandat de dépôt à l’audience. Le lendemain, le ministre de la justice disait : « le jugement n’est pas définitif, il y a l’appel ». En appel, le 11 août 2004, devant la cour d’Alger, la même machine s’est exécutée avec la même efficacité répressive. Deux ans fermes.

Lors des deux procès, la défense, tout en étant consciente que l’indépendance de la justice est un leurre et que la décision a été prise loin des palais de justice, dans d’autres officines plus occultes, a mis en avant le caractère politique de l’affaire ; elle a fait le lien entre les écrits de Benchicou, ses prises de positions politiques, son livre et les réactions violentes du pouvoir ; elle a mis à nu les vices de forme ; elle a déposé des conclusions écrites « in cimine litis ». elle a plaidé le principe de légalité consacré par l’inexistence de l’infraction ; elle a éclairé les magistrats sur les tenants et aboutissants d’une telle cabale. Elle n’a eu droit qu’à la surdité d’une mécanique judiciaire bien huilée. Sans faire dans le procès de rupture, elle a dénoncé, en mettant en exergue notamment les déclarations des policiers-témoins qui avouaient « on a reçu l’ordre d’en haut pour l’arrêter », le procès de connivence. Elle n’a pas été suivie. Et Benchicou, depuis le 14 juin dernier, est écroué à la prison d’El-Harrach, à Alger. Il est devenu un détenu politique et d’opinion assez encombrant pour Bouteflika. Il est l’exemple vivant de la violation par le pouvoir algérien des dispositions des conventions internationales par lui ratifiées dans son souci du paraître et de la façade démocratique.

Le pouvoir tenait à ce que le jugement de Benchicou ne prenne aucunement une tournure politique. Comme dans toutes les dictatures, il faut humilier les détenus politiques et d’opinion en les accablant des chefs d’accusation de droit commun. Le magistrat de siège devait veiller au respect strict du volet judiciaire, sans débordement politique. Car Bouteflika savait qu’en faisant le procès de Benchicou, c’était le procès de la liberté d’expression qu’il faisait. D’ailleurs, Benchicou, de sa froide geôle, ne s’est pas trompé en nous disant : « ce combat n’est pas celui de ma libération, mais celui de la liberté d’expression ». Il reste conscient, malgré sa fatigue et sa maladie, avec un début de paralysie de tout le bras droit, celui qui porte la plume, son arme pacifique, que la lutte engagée est dure et de longue haleine.

Benchicou est conscient, nous avec lui, que l’Algérie est devant un carrefour : l’Etat de droit ou la dictature. Son choix est fait, la démocratie sera le réceptacle de son épanouissement. Pour ce faire, elle a besoin du rassemblement de toutes ses forces progressistes pour pouvoir mettre un terme aux dénis de droits, pour que l’arbitraire d’Etat ne soit plus un mode de gouvernance. Mais nous sommes surtout conscients que la communauté internationale doit se mettre du bon côté. Elle ne pourra pas continuer à faire la sourde oreille aux revendications citoyennes et démocratiques en accordant ses satisfecit au président Bouteflika l’architecte d’un système totalitaire. Nous sommes conscients que les intérêts de pays comme la France et les USA sont importants, mais l’autre importance réside aussi dans les valeurs communes que nous défendons, Nous, Vous, Benchicou, les amis assassinés pour leur idéal démocratique et tous les autres démocrates qui sont dans les geôles du pouvoir algérien.

L’hypocrisie politique doit cesser. La chape de plomb qui annihile actuellement des années de résistance contre le terrorisme islamiste et qui broie un combat pour la démocratie et la modernité doit être brisée. Le Président Chirac, qui connaît l’attachement de Bouteflika à la reconnaissance internationale, ne pourra pas continuer à apporter son soutien à un président illégitime qui réprime dans le sang toutes les revendications citoyennes.

Actuellement, dans l’attente, sans illusion, que la Cour suprême se penche sur son pourvoi en cassation, un comité pour sa libération et celle de tous les détenus politiques s’activent.

Benchicou est emprisonné parce que Bouteflika ne peut pas dompter sa plume et sa liberté de ton.

Il disait au juge qui l’a déjà condamné bien avant de le juger :« vous savez très bien que je suis devant vous aujourd’hui parce que j’ai osé dénoncer la stratégie suicidaire de Bouteflika et de son clan au pouvoir… Je sais très bien que votre décision est prise, mais sachez que la prison est une terre fertile pour toutes les libertés et que le plumes se ressourcent à l’encre de la dignité. Je suis d’ores et déjà un détenu politique et d’opinion … »

Benchicou, journaliste en détention arbitraire, est privé de sa liberté parce qu’il a dit la vérité. Parce qu’il a fait de la défense des droits humains son sacerdoce.

Benchicou est un espoir. Comme tout espoir, il faut qu’il bourgeonne. Pour cela, il faut qu’il recouvre sa liberté. Il lui faut la lumière de la vie. Faisons en sorte à ce qu’elle rejaillisse sur lui. Le plus tôt possible car l’Algérie démocratique a besoin de lui et de son journal.

La place de Benchicou est dans une salle de rédaction, pas dans une cellule.

Au bout de sa plume, il y a la pointe imbibé à l’encre de la contestation citoyenne, de la démocratie et de la défense et promotion des droits humains.

Il faut qu’il y ait au bout de notre mobilisation sa LIBERTE !

Pour le moment, il tient bon, mais jusqu’à quand ?

C’est notre Raùl Rivero à nous. 

Vous qui êtes une lueur d’espoir, entendez notre voix, elle porte son appel !

 Maître Salah HANNOUN

Avocat défenseur des droits humains

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