Lettre ouverte à Noël Mamère, député « Verts »

Publié le par Maître Hannoun


Depuis le rejet par la Kabylie, à l’initiative et à l’appel de Larach (mouvement citoyen de Kabylie) des dernières élections municipales du 10 octobre dernier, une répression atroce s’est abattue sur les délégués des coordinations des comités de villages (CADC pour Tizi-Ouzou, CICB pour Bougie et CCCWB pour Bouira) qui animent la protesta politique en Kabylie depuis le 18 avril 2001, jour de l’assassinat d’un jeune lycéen par un gendarme dans l’enceinte même de la brigade de gendarmerie à At-Dwala(15 kms au sud de Tizi-Ouzou).

Ce rejet massif par toute la Kabylie d’un scrutin considéré comme un moyen de pérennisation du pouvoir algérien actuel, a été considéré par Bouteflika et son ministre de l’intérieur, Yazid Zerhouni, comme un violent échec de leur politique de normalisation de la Kabylie, à l’orée des présidentielles de 2004, une région qui pourrait fausser toute leur stratégie politique inhérente à la préparation d’un second mandat pour Bouteflika.

Et c’est pour mettre un terme aux actions du mouvement citoyen de Kabylie que le ministre de l’intérieur, dès le lendemain des municipales, le 11 octobre en l’occurrence, lors d’une conférence de presse tenue à l’hôtel El-Aurassi, a menacé de « faire appliquer la loi » aux délégués « radicaux ». Et cette menace n’a pas tardé à être mise en exécution, puisque les services de la police judiciaire (en compagnie d’éléments du DRS -sécurité militaire- venus d’Alger) sont passés à l’action le dimanche 13 octobre. Cette date a été choisie sciemment car elle coïncide avec la tenue d’un procès à la section correctionnelle du tribunal de Tizi-Ouzou de 11 jeunes arrêtés lors de la manifestation publique à laquelle a appelé la Coordination de Larach pour le 05 octobre pour commémorer le 14ème anniversaire des événements d’octobre 1988. Ces jeunes manifestants devaient comparaître devant le juge correctionnel pour les chefs d’accusation « d’atteinte à l’ordre public, attroupement illégal, outrage à corps constitué, violence à fonctionnaires, destruction de biens publics, etc. ».

Ce jour là, comme cela se fait depuis le début des arrestations en décembre 2001, un sit-in a été organisé par la CADC devant le tribunal de Tizi-Ouzou pour « exiger la libération immédiate et inconditionnelle des détenus politiques ». Autour de l’édifice judiciaire, un impressionnant dispositif de sécurité est mis en place (policiers en civils –RG, PJ, DRS- et CRS).

Dans l’enceinte du tribunal, quatre délégués (Bélaïd Abrika, Mouloud Chebhab, Mohamed Nekkah et Yazid Kaci -ces deux derniers, en liberté provisoire depuis le 05 août dernier, avaient déjà fait quatre mois de détention préventive à cause de leur engagement au sein de la CADC, après l’arrestation d’une centaine de délégués le 25 mars dernier- ) attendaient l’autorisation du parquet, nonobstant le caractère public des audiences, pour accéder à la salle d’audience où devait se dérouler le procès des jeunes manifestants.

Au moment des pourparlers entre nous (les avocats du collectif de défense) avec le magistrat, une vingtaine de policiers en civil foncèrent sur les quatre délégués et les rouèrent de coups ; dans la foulée, en essayant de s’interposer face à cette violation de la franchise judiciaire et à cette atteinte aux droits humains dans l’enceinte même d’un tribunal, nous avons été (avocats –six- en robes), et dans l’exercice de notre profession, agressés et outragés par ces civils. (Le collectif et le Barreau de Tizi-Ouzou ont déposé plainte et se sont constitués partie-civile devant le doyen des juge d’instruction de Tizi-Ouzou, après avoir engagé des actions de protestation, notamment une grève nationale le 06 novembre dernier de tous les avocats algériens et le boycott de toutes les sessions criminelles jusqu’à la traduction de ces « policiers » devant la justice).

Après leur interrogatoire  par la police (en présence d’éléments du DRS), les quatre délégués ont été présentés devant le procureur près le tribunal de Tizi-Ouzou, qui désigna le juge d’instruction de la 01ère Chambre. Celui-ci les inculpa dans quatre dossiers différents pour une vingtaine de chefs d’inculpation : « atteinte à l’ordre public, incitation à attroupement, attroupement illégal, outrage à corps constitué (gendarmerie), violence à fonctionnaires, destruction de biens publics et privés, menaces, participation à des manifestations illégales, incendie volontaire (risque de peine capitale), etc. » .

Bélaïd Abrika a été placé sous mandat de dépôt à la maison d’arrêt de Tizi-Ouzou, alors que les trois autres ont été laissés en liberté mais placés sous contrôle judiciaire. Le procureur de la république a fait appel de l’ordonnance du juge d’instruction ordonnant la mise sous contrôle judiciaire des trois délégués, et la chambre d’accusation près la cour de Tizi-Ouzou a annulé ladite ordonnance en ordonnant leur mise sous mandat de dépôt.

Depuis, Bélaïd Abrika, Mohamed Nekkah et mouloud Chebhab sont en détention préventive à la maison d’arrêt de Tizi-Ouzou, tandis que Yazid Kaci est entré en clandestinité.

Ces trois délégués rejoignirent à la maison d’arrêt de Tizi-Ouzou deux autres délégués de la CADC en détention depuis fin septembre, Tahar Alik et Liès Makhlouf,  dont les dossiers sont instruits par le doyen des juges d’instruction près le tribunal de Azazga (30 kms à l’est de Tizi-Ouzou), inculpés de « attroupement illégal, tentative d’empêchement d’élections, tentative d’assassinat, violence à fonctionnaires, outrage à fonctionnaires, destruction de biens publics, incitation à attroupement, etc. ».

Début novembre, un autre délégué, Rachid Allouache, a été arrêté et mis par le juge d’instruction près le tribunal d’Azazga sous mandat de dépôt à la maison d’arrêt de Tizi-Ouzou pour les mêmes chefs d’inculpation.

Malgré toutes les actions de protestation entreprises par la coordination du mouvement citoyen, sit-in hebdomadaires -tous les dimanche- devant le tribunal de Tizi-Ouzou, marches pacifiques –réprimées systématiquement par le pouvoir algérien-, interpellation du Coordonnateur de l’ONU à Alger, des représentations diplomatiques à Alger, du président Bouteflika et des procédures engagées par le collectif d’Avocats, notamment les demandes de mise en liberté provisoire, rejetées sine die, les délégués sont gardés en détention depuis plus de deux mois maintenant.

Etant convaincu que leurs dossiers échappent à la gestion purement judiciaire, les détenus ont entrepris, depuis le 03 décembre, une grève de la faim illimitée. Malgré toutes les sollicitudes de la part de la coordination, de leurs familles et du collectif d’avocats, ils refusent de surseoir à leur action qu’ils considèrent comme irréfutable.

Actuellement, ils sont à leur troisième semaine, et les signes de la dégradation physique sont apparents. Mohamed Nekkah, diabétique chronique, a été hospitalisé à deux reprises au CHU de Tizi-Ouzou, dans un état comateux.

Mouloud Chebhab, souffrant d’un ulcère duodénal a été évacué d’urgence aux urgences médicales dudit Chu pour une « perforation » de son ulcère ; il risque d’être opéré d’un moment à un autre.

 Rachid Allouache a été évacué avant hier au même Chu pour des problèmes respiratoires et pour une faiblesse généralisée. Quant aux trois autres détenus, leur état est jugé très délicat.

Malgré toutes ces complications, les six détenus sont toujours à la maison d’arrêt de Tizi-Ouzou, et refusent toujours de mettre un terme à leur action qui, si elle est maintenue, peut leur être fatale.

Prenant en considération leur détermination à poursuivre leur grève de la faim jusqu’à leur mise en liberté, et compte tenu du silence méprisant qu’affiche les autorités algériennes, notamment celles en charge du dossier, le ministère de la justice en l’occurrence, une pétition a été initiée par des citoyens (publiée chaque jour par le quotidien « le matin »), pour créer un élan de solidarité autour de ces détenus du mouvement citoyen qui risquent de mourir si l’indifférence de l’opinion nationale et internationale continue à être la méthode de « gestion » de leur ultime action.

Et c’est parce que nous ne voulons pas que l’épisode de Bobby Sands, en Irlande du Nord, et des prisonniers en Turquie, dont l’issue fut fatale, ne se reproduise, que nous essayons d’entreprendre des actions, sur le plan international, notamment au moment où se prépare le lancement de l’année de l’Algérie en France, pour obtenir un élan de solidarité pouvant permettre d’enclencher un mouvement d’opinion et une dynamique allant dans le sens de la libération de ces détenus que nous considérons, conformément aux dispositions de la déclaration de l’ONU de 1948 et du protocole des droits civils et politiques de 1967, ratifiés par l’Algérie, comme étant des détenus politiques et d’opinion dont la détention n’est motivée que par leurs actions politiques au sein d’un mouvement pacifique et par leurs expressions publiques et médiatiques de leurs opinions politiques. Nous mettons aussi l’accent sur les dispositions de l’article 02 de l’accord d’association entre l’Algérie et l’U.E., inhérent à la démocratie, à l’Etat de droit et au respect des droits humains.

 

Je vous informe que les représentants des ONG Amnesty International et la FIDH ont été destinataires par mes soins d’un courrier, pour leur demander de lancer un appel urgent pour la libération des détenus du mouvement citoyen de Kabylie. 

 Maître Hannoun,

Avocat défenseur des droits humains

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