"Oser la Kabylie pour changer l'Algérie ..."

Publié le par Maître Hannoun

Entretien accordé à Muhand Mouloudj, journaliste au quotidien La Dépêche de Kabylie, dans son édition du 20 avril 2008.

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Nota : Nos amis de La Dépêche de Kabylie n’ont pas jugé utile de publier ma réponse à la dernière question de M. Mouloudj. J’ai la naïveté de croire que ce n’est pas nos « Pinochet » qui les dérangent… A vous lecteurs d’apprécier…

 

 

  Question 1 : La Kabylie commémore, cette semaine, le 28 éme  anniversaire
du Printemps berbère et le 7 éme  anniversaire du Printemps noir,
que représentent pour vous ces deux dates ?

 


  Réponse 1 : Ces dernières années, la symbolique de certains événements importants s’impose comme un élément déterminant dans la logique de la représentation qu’on se fait de nous-mêmes, de nos luttes, de nos parcours et des résultats glanés sur la base de lourds sacrifices, humains surtout. La pertinence desdits événements est d’autant plus poignante, que la perte des repères identitaires est, malheureusement, un axe de la stagnation actuelle des énergies.

A chaque anniversaire/ commémoration, on se retrouve pour se souvenir et/ou se recueillir, mais sans aller jusqu’au bout de cette symbolique : faire le bilan de ces années d’actions / inerties, en passant par une salvatrice remise en cause. Que ni ni ! On se focalise sur une certaine image fixe et idyllique de nos maigres acquis, en feignant d’oublier nos errements collectifs, nos renoncements, nos hasardeuses réflexions. Cela est plus rassurant pour l’égo qui se sucre du passé, regardant dans le rétroviseur, mais sans tirer les leçons adéquates ; dépassé par l’héritage des « anciens », sans ouvrir de voies pour les « nouveaux », de perspectives viables nouvelles. On arrive au stade d’oublier l’essentiel : notre avenir en tant qu’entité humaine voulant vivre librement ses particularismes politiques et identitairo-culturels, loin des choix des Tagarins et du Golf.

En 2008, que représente Tafsut n 80 ak d Tefsut tabarkant ?

Dans l’absolu, ces deux dates symbolisent des repères importants dans l’évolution politique, culturelle, identitaire de la Kabylie dans l’Algérie post indépendance. Elles sont le fruit d’une (r)évolution historique vers la réappropriation d’une identité propre, l’identité kabyle bafouée par un arabo-islamisme négateur d’un substrat identitaire millénaire. Elles sont censées être des dates fondatrices d’une certaine éthique politique, vecteur porteur des valeurs et principes d’une Kabylie moderne, égalitaire, fière de son identité propre. Une Kabylie s’inscrivant dans la logique d’un 20ème siècle novateur.

Dans l’amère réalité politique dans laquelle nous pataugeons, la deuxième date s’est aussi faite sur la base d’une certaine négation structurelle de la première, de son élite politique et de ses canaux d’expression. C’est la réaction œdipienne de l’enfant qui, pour exister en tant qu’être indépendant, rêve de tuer l’omni- présent père ; Les acteurs politiques de 2001 ont fait en sorte d’évincer ceux de 1980 qui n’ont pas su ni voulu transmettre le flambeau à une nouvelle génération prête à découdre avec le Pouvoir et avec les compromissions de ses aînés. La « création » de nouvelles structures, au-delà de la redynamisation de l’ancestrale structure de Larac, fut aussi un croche-pied à l’encontre des structures existantes, dépassées par les événements pour des raisons politiques évidentes : compromission avec le pouvoir et les islamistes, rupture avec la base populaire, inexistence de démocratie interne, culte de la personnalité, manque de clairvoyance et de stratégies politiques d’avenir, corruption, carriérisme, etc. A ce niveau de la lutte, la jonction ne s’est pas faite. On a plus assisté à une certaine rupture générationnelle, même si la dramatique situation de la Kabylie et les sanglants événements qui s’y déroulaient exigeaient la synchronisation de toutes les énergies positives. Ce ne fut point le cas. Malheureusement !

La Kabylie de 2008 est dans une situation de wait and see, car de mauvais choix politiques ont été opérés ces dernières années. Il lui faudra du temps avant de se relever de la violente agression du pouvoir en 2001. Epuisée par ces années de luttes, ayant laissé des dizaines de jeunes sur les trottoirs de la vie, elle a besoin de se ressourcer dans un climat de sérénité et de clairvoyance politique, afin qu’elle puisse reprendre le chemin des luttes pour Tamazirt, la démocratie, les droits humains.

Enfin, ce repli tactique doit être mis à profit afin de peaufiner un véritable projet d’avenir pour notre région. Un projet qui répondra à la lancinante problématique : quelle Kabylie voulons-nous dans ce 21ème siècle, dans cette Algérie aux prises avec les forces de la régression islamiste et de l’inertie conservatrice…

En ce moment, mes pensées vont vers toutes celles et tous ceux ayant perdu la vie sur le chemin des luttes, après avoir cru, corps et âmes, en ce qui a toujours fait la sève de la Kabylie : Tamazirt, liberté, démocratie, droits humains, tolérance et universalité. Je pense notamment à Lwennas Matoub dont « Anza » continue à réclamer avec véhémence vérité et justice, dix ans après son lâche assassinat. Idem pour toutes les victimes du terrorisme islamiste et de l’arbitraire d’Etat.

Sommes-nous à la hauteur de leurs rêves et de leurs posthumes espérances ? Tout en restant dubitatif, je continue à me poser cette lancinante question, vu les dégâts actuels.

                 Ceci ne m’empêche pas de croire que la philosophie d’avril 1980,
sa sève nourricière, sa dynamique sont à réinventer.
Car il faut bien oser la Kabylie pour changer l’Algérie !

 

   

        2-Vous étiez et vous êtes toujours l’un des avocats
des familles des victimes du Printemps noir,
dans quelles conditions avez vous assumé cette tâche ?

  Réponse 2 : Cette question nous renvoie vers la réaction des Avocats du Barreau de Tizi- Ouzou face à la violente répression et à l’arbitraire d’Etat subis par la Kabylie à partir d’avril 2001. Les jugements de l’histoire étant implacables, on a essayé d’être à la hauteur des souffrances des nôtres. On ne pouvait aucunement rester insensibles à tant de détresse. Il était hors de question de se comporter comme des « techniciens de droit », comme le suggéraient certains esprits malintentionnés. Pour nous, la question de la défense des droits humains était et reste le socle de notre engagement pour un Etat de droit et contre la consécration de l’impunité comme mode de gouvernance. Nous avons donc su/pu, avec toutes les limites objectives des actions engagées dans des contextes d’urgences, nous mettre au diapason des luttes de notre peuple. Comme disait le poète : « qui vous a élevés au dessus de nos blessures… » Nous, on a essayé d’atténuer, un tant soit peu, au niveau des compétences qui étaient les nôtres, les multiples souffrances et traumatismes des victimes et de leurs familles. Avant d’être des Avocats, nous sommes des êtres qui évoluons, avec nos sensibilités et nos multiples engagements, dans cette Kabylie meurtrie mais toujours rebelle.

En créant un Collectif Bénévole pour la Défense des Victimes du Printemps Noir, on a voulu nous donner un cadre organisé pour une meilleure prise en charge des suites judiciaires de ces crimes d’Etat. On a aussi, à notre façon, comme l’ont fait après les médecins et les journalistes de leurs côtés, contribué à donner un sens et à renforcer le mouvement citoyen, ce cadre large qui va au-delà des CADC/ CCWB. Il fallait s’occuper des dossiers des dizaines de jeunes assassinés, des centaines de blessés et des centaines de détenus. Une prise en charge –je ne le dirai jamais assez- totalement bénévole. Mêmes les dépenses inhérentes à la gestion de ces multiples dossiers furent engagées sur le compte de nos moyens propres.

Dans le cadre de ce collectif, des centaines d’actions ont été entreprises. En sus des procédures judiciaires nationales (partout en Kabylie), d’autres ont été engagées sur le plan international. Les actions politiques n’ont pas été négligées, puisque nous avons toujours agi et/ou réagi au prorata de l’évolution de la situation politico-répressive en Kabylie. Pour cela, nous avons subi de lourdes menaces, des agressions physiques et verbales, des tentatives d’intimidations, etc. Tout cela, en sus d’une justice instrumentalisée à des fins répressives, ne nous a pas déviés d’un iota de notre objectif de départ : la défense des droits humains, la lutte contre l’impunité…

L’expérience inédite de notre collectif de défense, en tant qu’action de groupe spontanée, même si elle fut inspirée par un groupe déterminé d’Avocats, a le mérite d’exister. C’est une expérience humaine, celle de femmes et d’hommes ayant tenu à dire «non à la répression », oui pour « un Etat de droit ». Une expérience en harmonie avec le serment de justice et de liberté.

Comme toute expérience humaine, elle n’est donc pas exempte de critiques.

   

3-Les revendications de ces familles de blessés sont-elles satisfaites ?


  Réponse 3 : Politiquement, les familles des blessés se sont inscrites ab initio dans la logique globale du mouvement citoyen. Leurs revendications ont été prises en charge par la plate- forme de revendications du mouvement. C’est la raison pour laquelle elles ne se sont pas organisées dans un cadre autonome, conscientes qu’elles étaient d’être la caution et la légitimité morales du mouvement.

Ceci dit, les revendications lourdes et importantes –jugements des assassins et des commanditaires, un statut POLITIQUE, etc.- n’ont, jusqu’à nos jours, jamais été satisfaites. Et pour cause : il est demandé au pouvoir de se faire hara kiri. Car organiser des procès publics des gendarmes / policiers signifiait une prise de risque incontrôlable, avec la possibilité d’une identification de la responsabilité politique du pouvoir dans l’assassinat des 128 jeunes kabyles.

Par contre, pour ce qui est du volet pécuniaire, là, comme à son habitude, le pouvoir s’est montré, dès le début, « généreux » et prompt à « indemniser ». La preuve : pour les ayant- droits des jeunes assassinés, l’octroie de 100 millions de centimes par le truchement des associations religieuses des mosquées et des 10 millions de centimes de « solidarité de l’Etat ». La majorité des Ayants- droits a perçu cette somme de 110 millions de centimes ; pour les victimes blessées, une pension calculée sur la base du niveau de l’invalidité leur est accordée, sur la base du « décret présidentiel portant indemnisation des victimes du parachèvement de l’identité nationale… » L’histoire retiendra que le pouvoir algérien a reconnu que pour le « parachèvement de l’identité nationale », il a fallu assassiner 123 jeunes et blesser des centaines d’autres. Pathétique constat !

Malheureusement, l’évolution en queue de poisson de la situation politique, née de certaines erreurs d’appréciation, fait que ce dossier reste toujours ouvert jusqu’à satisfaction politique de la plus importante des revendications : la revendication de vérité et de justice.

On en est encore loin, car l’Algérie démocratique est toujours lointaine…

 

4-Du point de vue juridique, sur quel argumentaire législatif

peut-on s’appuyer pour faire aboutir ces revendications ?

  Réponse 2 : Globalement, les dossiers judiciaires des victimes du printemps noir sont remisés dans les placards des oubliés de l’histoire. Le contraire aurait été étonnant. Le contexte politique, fruit d’une scélérate compromission à plusieurs niveaux, est tout aussi favorable à cette situation de déni de justice…

En termes de procédures judiciaires, il y a lieu de savoir que la justice algérienne a été à la hauteur des attentes fixées en elle par le Pouvoir ; elle a contribué à vider la revendication de justice de son sens profond, en rendant des décisions de « non-lieu » et « d’incompétence d’attribution », en « classant des dossiers », en jouant sur la prescription… Malgré tous les efforts du Collectif d’avocats bénévoles, le rouleau compresseur du déni de justice fut implacable.

En Algérie du 21ème siècle, il est mieux vu de demander des indemnisations matérielles que  de revendiquer que justice et vérité soient faites sur tous les douloureux événements.

Compte tenu de la jonction objective des canaux d’intérêts en Algérie, les institutions étant au service des réels décideurs, il est vain que de parler « d’argumentaire législatif » , l’Algérie disposant de l’arsenal juridique nécessaire pour juger tous les responsables des assassinats politiques.

Cependant, il faut mettre l’accent, dans ce contexte d’impunité, sur la volonté politique et sur les réels rapports de forces. Si le Pouvoir avait la volonté politique de juger les assassins (pour les commanditaires, on reviendra un autre jour), il pourrait le faire, surtout que les noms des gendarmes d’astreinte dans les Brigades les jours sanglants sont connus au niveau du commandement militaire. Quant au rapport de forces, il y a lieu de le susciter populairement afin que les décideurs prennent leurs responsabilités. Après cela, tout est superfétatoire. 

Actuellement, sommes-nous en mesure d’influer inversement sur cette politique d’impunité ? Avons-nous les moyens des exigences historiques des victimes de la répression ? Les questions restent posées.

Il reste une lueur : la justice universelle. Un jour ou l’autre, elle finira par rattraper nos « Pinochet ». Eux, ils le savent : la dynamique citoyenne universelle va vers le renforcement des rôles des sociétés civiles. Une dynamique qui leur fera la part belle.

Ce jour là, les victimes pourraient se reposer en paix ou en rébellion, selon leurs choix.

Faisons en sorte de contribuer à l’avènement d’un tél événement, aux noms de tous les assassinés, les torturés, les suppliciés …

Salah Hannoun, avocat.

Publié dans Tasartit - Politique

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